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Le Centre Pompidou-MetzLa programmation culturelle

Lee Ufan - crédit photo : Mina Lee

En attendant la réouverture de nos expositions le vendredi 12 juin, découvrez le dernier poème choisi pour vous par l’artiste Lee Ufan.

L'homme peut-il "apprendre la leçon du Coronavirus", vivre avec lui et "corriger la civilisation" ? Entre réflexion philosophique et poétique, Lee Ufan, dont l’œuvre a pu être découverte au Centre Pompidou-Metz en 2019 lors de l'exposition rétrospective "Habiter le Temps", a écrit ce texte au plus fort de la crise sanitaire mondiale, le 22 avril 2020 depuis son atelier de Kamakura au Japon. Nous le partageons aujourd'hui avec vous en intégralité et de manière inédite.

 

Message du nouveau coronavirus

L’histoire de l’humanité est, la plupart du temps, celle des guerres, mais en même temps, nous ne pouvons pas la raconter sans parler de la lutte contre les épidémies. Ces derniers temps, différents nouveaux virus se mettent à circuler, ce qui oblige l’Homme à vivre jour et nuit dans la lutte contre ces ennemis invisibles. Lorsque je lis des observations de biologistes ou d’autres experts sur le virus, il me semble qu’il s’agit d’un être mystérieux et extraordinaire. On dit que les virus sont des micro-particules invisibles à l’oeil nu, difficiles à qualifier de vivant ou de non-vivant. À l’origine, ils « faisaient partie des gènes de formes de vie supérieure » et un jour ils ont migré dehors, tout en rôdant toujours autour des animaux ou de l’Homme, dit-on. De plus, il semblerait que l’existence des virus soit ambivalente pour le maintien et l’évolution de l’espèce humaine, car ils font à la fois la promotion de la vie et sa mise en danger de mort. Par conséquent, puisqu’ils sont des éléments indispensables à la vie, il est impossible de les éradiquer ou de les exterminer. D’ailleurs, il n’existe dans ce monde ni d’allié éternel ni d’ennemi perpétuel. Un ami d’aujourd’hui sera un ennemi de demain, pour redevenir un ami par la suite. Les virus sont, en effet, un symbole de l’ambivalence de l’être. Subir une menace et vaincre l’adversaire, être stimulé et se fortifier davantage, c’est notre destin de vivre avec les virus, ce serait la loi de la Nature.

Il y aurait différentes sortes de virus. Vivre en luttant contre eux un jour et en les acceptant l’autre jour, nécessiterait le déploiement de davantage de vitalité, à savoir force physique, intellectuelle et morale. Mais il y a encore matières à réfléchir. Comme nous le savons de yakubyo-gami (divinité de l’épidémie), plus nous nous affrontons l’un l’autre jusqu’au bout, plus fort nous sommes, et le mécanisme de mutation fait changer l’apparence selon le temps et selon la situation, ce qui est hautement dialectique et suggestif. En un mot, vivre c’est coexister toujours avec l’extérieur et avec autrui et en même temps, l’interaction évolue selon le temps ou selon la situation. Mes pensées vont vers le caractère aléatoire des relations, car nous sommes entourés par l’environnement meurtri ou de proches parents qui peuvent être nos ennemis ou nos soutiens. Il va sans dire que l’Homme fait partie du monde vivant. Tout le monde sait que la civilisation moderne construite uniquement pour l’Homme fait face à l’effondrement. La destruction de l’environnement ou de la couche d’ozone, l’épuisement de la nourriture ou des ressources, la propagation de la pollution ou de la radioactivité…, les données et les phénomènes que présentent les experts indiquent que la civilisation ne tiendra même pas 50 ans si rien ne change. De ce fait, comme l’art moderne, la médecine moderne n’a d’autre destin que d’être démantelée. Dans ce contexte, il était hors de question que la divinité de l’épidémie joue un rôle. Ces derniers temps, enfin, revoir ce qu’est la vie dans le contexte de la réciprocité entre l’écosystème et l’environnement, non sur l’anthropocentrisme, est en train de devenir un courant principal de pensée. À juste titre, ce que nous apprend l’existence des virus est la synchronicité de l’environnement planétaire, la solidarité entre les vies et encore l’intermédiation vivant-non vivant.

À présent, une pandémie causée par le nouveau coronavirus provoque la panique chez l’Homme. Jour après jour, les nouveaux cas et le nombre de décès défraient la chronique sur Internet ou à la télévision. La capacité, la rapidité d’infection de ce virus, l’aggravation chez certains patients ainsi que le taux de mortalité sèment mondialement la terreur parmi les gens. De nombreux pays ont fermé leurs frontières et la restriction des rassemblements ou des sorties ainsi que l’auto-régulation ont fait apparaître des villes mortes. Tout le monde est enfermé chez soi, dans les hôpitaux voire dans les pays. En outre, chacun est forcé de s’isoler et d’être solitaire afin de garder une distance physique avec les autres. Sans poignées de main, ni embrassades, en s’abstenant de bavarder avec les autres, en étant limité d’actions au strict minimum, l’Homme est devenu un être étrange. Où est partie la foulée d’énergie permettant à l’Homme de courir de droite à gauche au pas de charge, de ne jamais cesser de s’affairer, de crier ensemble, de s’embrasser, de faire la fête en troupeau ? Ce n’était, certes, pas une illusion, mais cela n’existe plus nulle part aujourd’hui. Je me souviens de l’état anormal d’une surchauffe vaillante de l’époque, ce qui me fait remarquer une vulnérabilité presque pitoyable de l’Homme, d’où me vient un drôle de sentiment d’impermanence.

De toute façon, je n’ai aucune idée jusqu’à quand le fléau du nouveau coronavirus continuera. Mais cette expérience devra être un grand tournant dans la conscience de l’humanité. Les gens, forcés de s’arrêter inopinément, ont l’air pleinement frustrés, décontenancés ou angoissés. Pour moi-même, l’ensemble du planning ne peut plus se faire et je ne sais plus par quoi commencer. Un soupçon d’avoir été infecté par « lui » me déprime. Et puis, au fur et à mesure que je m’habitue à cette situation, je m’enferme dans l’introversion sans m’en apercevoir. Dans un état extraordinaire prolongé, les gens se figent et, en même temps, l’État s’est mis à nous contrôler de manière inquiétante. En cas d’urgence, l’État a la responsabilité de protéger la vie de son peuple. En profitant de cette occasion sous prétexte d’une catastrophe sanitaire, l’État s’est lancé dans la réglementation et la surveillance des comportements de la population avec ses pouvoirs et par la technologie. Certains pays contrôlent maintenant non seulement les données de chaque individu mais aussi son corps et son cerveau en utilisant des appareils tels que le téléphone portable ou la caméra de vidéo-surveillance. Aujourd’hui nous vivons dans une société où la fermeture sur soi se confronte avec le contrôle. Or, une chose est différente par rapport à auparavant : le développement d’Internet ou du téléphone portable relie l’intérieur et l’extérieur et l’isolement et la solidarité se sont synchronisés. Il est à noter que s’est mis en place un système d’oppression permettant la mainmise de l’État sur la maîtrise de soi individuelle.

Tout compte fait, comment cet état d’impasse continuera-t-il ? Les écoles, les musées, les cafés… quand rouvriront-ils leurs portes ? Que se passera-t-il dans les magasins, dans les usines, dans les entreprises, dans les États, voire dans le for intérieur de chacun d’entre nous ? À Paris, un homme s’est précipité sur un boulevard pour se mettre à crier et la police l’a arrêté, dit-on. C’est la persévérance de la patience et de la solitude qui est mise à l’épreuve. Il semblerait que si la virulence du nouveau coronavirus continue comme telle, des dizaines de millions de personnes souffriront d’une forme aggravée du covid-19 et des millions de décès se produiront. Le discours de la chancelière allemande Merkel a précisé que 70 à 80% de la population seront contaminés selon les prévisions. Il se peut que de terribles désinformations, l’occultisme douteux ou le totalitarisme redoutable apparaissent comme un orage. Comme quoi, l’humanité est soumise à une épreuve sans précédent.

La situation que je viens de décrire nous fait penser, à juste titre et plus que jamais, à une crise de l’humanité. Le temps passe, mais on ne voit toujours pas la sortie du tunnel, ce qui rend cette situation anormale normale dans la quotidienneté, où l’esprit et les ressentis sont paralysés. Il est temps de réhabiliter les possibilités de l’Homme. Or, d’un point de vue décalé, une autre vision apparaît. Est-il vraiment juste de se focaliser sur l’Homme ? La civilisation qu’a bâtie l’humanité a détruit l’écosystème et a sévèrement dévasté notre planète, il s’agit d’un fait inexcusable. Non seulement le réchauffement climatique et la propagation de la radioactivité, mais aussi la circulation d’un nouveau coronavirus sont qualifiés d’événements inévitables liés à notre civilisation. Ce virus nous a attaqués comme s’il tirait une sonnette d’alarme sur une civilisation agressivement évoluée et hypertrophiée. Par ailleurs, ceci est également interprété comme un frein au développement irréfléchi sur notre planète, à l’explosion démographique jusqu’à la surpopulation et à la longévité croissante des individus. Ce phénomène est, certes, difficilement acceptable pour l’Homme, mais je me demande s’il ne s’agirait pas de la providence de la Nature exerçant une capacité d’auto-régulation pour l’écosystème. Aussitôt que l’Homme s’affaire moins, en effet, le monde ne se voit-il pas autrement ?

À cause de la pandémie du nouveau coronavirus, l’Homme s’est mis à s’abstenir d’activités et déjà au bout d’un mois, l’environnement a drastiquement changé. L’air de la planète Terre d’après l’image captée par des caméras de la station spatiale est devenu très pur et la destruction des couches d’ozone s’est presque arrêtée. À Venise, la mer qui était un symbole de la pollution est maintenant suffisamment propre pour y voir des poissons nager. En Inde, le mont Everest, si longtemps caché par les smog, refait son apparition comme si de rien n’était. Partout dans les villes circule l’air rafraîchissant et le paysage devient plus éclatant. On comprend à l’évidence à quel point la civilisation a agrandi le trou des couches d’ozone, a pollué l’air, les montagnes, les fleuves ou les villes et a détruit notre planète. Je suis soulagé de constater que la Nature n’a pas perdu sa faculté d’auto-réparation. Et je suis à nouveau ému de la force de la Nature et de sa splendide auto-régénération. En même temps, la puissance de la civilisation capable d’endommager la Nature et d’entraîner notre planète à la ruine me surprend. Ses jours sont certes comptés, mais l’emballement de la civilisation toute puissante jusqu’à anéantir la Nature m’effraie profondément.

Ce n’est pas seulement le conflit entre la Nature et la civilisation que le fléau du nouveau coronavirus met en évidence. Bon gré mal gré, on croyait que le mondialisme dans le domaine politique, économique ou culturel entrait dans les mœurs du monde, mais cela s’est tout d’un coup refroidi. Chaque pays adopte un égocentrisme national et les gens tombent, sans discernement, dans un état d’esprit égocentrique de conflit et d’hostilité, la société devient de plus en plus hystérique. Dès la fin de la période moderne, le monde s’est ouvert au niveau planétaire, ce qui a créé enfin un espoir de bien connaître l’extérieur ou autrui et de se reconnaître mutuellement. C’est juste à ce moment-là qu’un événement inattendu s’est produit. Les échanges basés sur le mondialisme sont sapés et le monde entier est ébranlé par des vagues de confusion. Les connexions qui relient la communauté internationale sont ignorées, les revendications irréfléchies et les comportements égoïstes d’un État ou d’un individu entraînent un amalgame de sentiments d’impasse et de désordre dans le milieu ambiant. Les journaux, la télévision ou autre média publient les informations des événements dans une perspective généralement introvertie. Les échanges nationaux ou internationaux d’informations via Internet ou par téléphone portable renforcent la compréhension et la solidarité. Cependant ils font parfois circuler les mensonges et les désinformations, ce qui exacerbe la méfiance et la haine. Cette situation se trouve clairement dans une phase de division et cette tendance devient manifeste à l’occasion d’une catastrophe. Autrement dit, le mondialisme dès son origine n’était pas du tout une coopération entre différentes régions ni entre différents États. En quelque sorte, la schizophrénie entre le mondialisme, l’isolationnisme national et l’égocentrisme exacerbé est un phénomène conséquent. Après tout, ce qui est mis en relief ici est le vrai visage du mondialisme répandu en un bond sur la planète, ce qui n’était rien d’autre que la propagation d’une idéologie contrôlée, l’expansion gigantesque de l’intérieur de la civilisation sans l’extérieur.

Une fois que les temps sont troublés et que la fracture se forme dans une situation donnée, l’intérieur de l’Homme se divise également. D’ailleurs, l’Homme moderne est, dans un certain sens, un être constitué sur la division dès son origine. L’état de la civilisation construite par la différentiation de la Nature dicte le destin de l’Homme. À l’heure actuelle où s’approche l’effondrement de la civilisation, l’Homme semble avoir réussi à revérifier le positionnement de l’humanité. Les relations originelles entre la Nature et l’humanité sont à nouveau mises en évidence, d’après moi. Mais ce qui est le plus important n’est pas les relations avec la Nature, car il va sans dire que l’Homme fait partie de la Nature dès l’origine. Bien sûr l’humanité en est arrivée à l’état d’aujourd’hui en passant par un processus de développement de longue date permettant de jeter un nouveau regard sur la Nature. L’humanité a donc pris un chemin de spécialisation par rapport à la Nature. Je pense que c’est là où se trouvent la gloire et le drame de l’humanité. Cette dernière entre enfin dans la phase crépusculaire et fait face à la Nature qui est un point de retour obligé. Ceci ne nous rappelle-t-il pas le retour de l’enfant prodigue ?

Ce qui est demandé à l’Homme ne devra pas être la dépendance de la Nature ni la fuite en avant des gens civilisés. Ce sera plutôt la prise de conscience sur l’ambiguïté de l’existence à cheval sur ces deux éléments. Le nouveau coronavirus a menacé de l’extérieur l’Homme, ce qui a amené ce dernier à se rabattre vers l’intérieur. Or, pendant ce temps, la Nature meurtrie et dévastée par la civilisation est rapidement guérie et ressuscitée à vue d’œil. La Nature est capable de se restaurer, ce qui veut dire que l’humanité, partie originairement intégrante de la Nature, devrait également être dotée de cette capacité. Nous sommes heureux de voir la Nature revivre, car c’est notre source. Le dynamisme de l’humanité ne réside pas dans les potentialités de l’Homme, il provient de la force sauvage avec laquelle intervient la Nature. De ce fait, le dialogue avec la source existentielle permet à l’Homme de corriger la civilisation. Comme la maîtrise de soi ponctuelle de l’Homme le suggère, la civilisation est contrôlable jusqu’à un certain point. Il est souhaitable de réaliser une collaboration douce entre l’Homme et la Nature, à travers la régulation du désir sans restriction ou de la concurrence exacerbée. L’Homme est soumis à l’épreuve de savoir s’il est capable d’accepter ce défi. Tout compte fait, le nouveau coronavirus a provoqué une énorme souffrance et de nombreuses victimes chez les hommes d’une part, mais d’autre part, il a favorisé la résurrection de la Nature et a révélé l’ambiguïté de l’Homme, ce qui est hautement significatif.

Actuellement je me confine chez moi, en me perdant dans mes pensées ou en regardant vaguement dehors. Je hais le nouveau coronavirus, mais cela ne m’empêche pas de réfléchir sur le sens du message qu’il nous a porté. Ce virus est un être artistique, car son incompréhensibilité suscite des peurs ou des embarras, et il nous fait découvrir le monde sous une nouvelle lumière. Il est hautement biologique et philosophique aussi, car il nous oblige à nous tourner vers l’essence même de la vie « vivre et mourir », dont le vrai visage reste insaisissable. On ne sait qui a transmis le virus, ni à qui on le transmettra, mais le fait même d’être ébranlé par une chose incertaine est apocalyptique. Je me rends compte profondément comme quoi les actes humains se mêlent avec l’inconnu incertain, bien loin de l’harmonie préétablie de l’intelligence artificielle (IA), ce qui constitue également une suggestion : le monde de l’Homme est fondé sur les échanges ininterrompus avec l’extérieur, non pas seulement sur son imagination. Il existe mais il est insaisissable, il bouge mais il est invisible, ce ne sont pas les caractères exclusifs au nouveau coronavirus. L’évidence figée de ce qui est visible et déterminé dans la civilisation est remise en cause.

Pendant que les gens s’abstiennent d’activités, l’air a été purifié et la Nature a retrouvé sa vivacité. Or, l’Homme reste sombre et apeuré. C’est parce que la mort flotte chez lui, dans la ville, dans le pays ou dans le monde. Les virus sont invisibles et il en va de même pour la mort. L’obsession de croire que l’infection de ce virus est mortelle est davantage invisible. De nos jours, toutefois, il a dû y avoir très peu d’occasions pour nous de reculer devant ce qui est invisible et difficile à appréhender, mais qui existe à coup sûr comme phénomène. Seul ce qui est évident, telles les données saisies dans l’ordinateur, constituait la réalité tandis que tout ce qui est douteux et incertain était oublié, au point que la vie de notre temps ait dû être fortifiée par la certitude. Les contemporains ne se sentent pas à l’aise avec la mort, car elle est incompréhensible et fonctionne comme concept de rupture de la vie. Autrefois, la mort qu’on ne comprend pas allait de pair avec la vie et tout le monde acceptait que vivre était un chemin accompagné de la mort. Cette dernière réside dans la continuité de la vie et joue le rôle de sans cesse régénérer et promouvoir la vie. En ce sens, la mort, certes inquiétante, ne représentait pas un objet de peur. Le monde contemporain a développé une médecine pour rendre la vie de plus en plus absolue et prolongée, ce qui chasse la mort dans le concept de négation et de fracture. La mise en évidence excessive de la vie et son désir de prolifération-amplification dressent l’édifice d’un espace vital artificiel, ce qui fait évacuer la naturalité de l’Homme. C’est ainsi que ce dernier s’est enfermé en devenant un être ayant peur de l’extérieur. Je présume que, pour la même raison, l’Homme a perdu le caractère sauvage de la vie et s’est métamorphosé en monstre ressemblant à l’IA. Que la lutte contre le nouveau coronavirus constitue non seulement une occasion de rétablir l’externalité de l’Homme, mais aussi celle de repenser la vie opaque !

La catastrophe sanitaire provoquée par le nouveau coronavirus a ouvert, fortuitement, à l’Homme un nouvel horizon. Le monde d’aujourd’hui révèle l’imprudence et le danger de l’uniformisation due au mondialisme, de l’égocentrisme national ou du laisser-faire individuel. Si nous cherchons l’origine de ces phénomènes, nous sommes confrontés à la volonté moderne de construire et d’agrandir l’intérieur fermé, ne reconnaissant pas l’extérieur. La propagation du nouveau coronavirus a bloqué ces postures et leur progression. Justement, la menace du nouveau coronavirus constitue aussi un appel à l’humanité prête à donner assaut à la civilisation. Par conséquent, la lutte contre les virus venant de l’extérieur qu’entreprend l’humanité n’est rien d’autre qu’un combat pour abolir (aufheben) « l’Homme » de l’intérieur en même temps. Réflexivement parlant, le nouveau coronavirus a accordé à l’Humanité une occasion de reconsidérer ce que doit être la civilisation.

La pandémie du nouveau coronavirus restreint le contact humain, le travail ou le déplacement et dans ce contexte, l’utilité de tout ce qui est en ligne, de l’IA ou du robot a attiré une attention considérable. Ce qui m’inquiète est : Attacher tellement d’importance à la distance, à l’efficacité et à la vitesse que propose la communication avec vidéo n’entrainera-t-il pas une misanthropie et la négation de la corporéité ? Par ailleurs, l’Homme se sera-t-il pas privé de toutes sortes de travaux ? La capacité corporelle est le baromètre de la naturalité de l’Homme. Je ne fais que souhaiter : que la confiance excessive en ce que peut faire l’ordinateur ne fasse pas naître les folies désastreuses allant vers la production illimitée du désir au-delà de la capacité de main-d’œuvre. Renforçons nos capacités de réflexion et de maîtrise de soi afin d’éviter l’anéantissement, pour survivre. La véritable maîtrise de soi est de savoir écouter sa propre voix, c’est-à-dire d’aller de pair avec la loi naturelle qui est la racine de soi-même et avec le mécanisme cosmique basé sur la sensation corporelle, non avec la législation, le pouvoir ou la conscience de soi. Autrement dit, il s’agit de dépasser la volonté individuelle ou le contrôle de l’État et de s’éveiller aux relations qui existent dans le monde vivant à travers le dialogue entre l’humanité et la Nature. L’apparition du nouveau coronavirus et la lutte contre ce dernier nous ont donné l’expérience porteuse d’un message de peur et d’espoir - et alors, l’humanité sera-t-elle vraiment capable d’y répondre avec sérieux ? À voir.

LEE Ufan

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