Français

Leiris & Co. Picasso, Masson, Miró, Giacometti, Lam, Bacon…

ExpositionsLeiris & Co. Picasso, Masson, Miró, Giacometti, Lam, Bacon…

Du 3 avril au 14 septembre 2015 inclus

Lieu(x) : Galerie 3
Catégorie : Expositions
Public : Tout âge

Au croisement de l’art, de la littérature et de l’ethnographie, l’exposition consacrée à Michel Leiris (1901-1990) est la première grande exposition dédiée à cet intellectuel majeur du xxe siècle. Pleinement mobilisé par les questionnements et idéaux de son temps, Leiris fut tout à la fois poète, écrivain autobiographe, ethnographe de métier et ami intime des plus grands artistes et écrivains de son temps.

À travers près de 350 œuvres dont de nombreux chefs-d’œuvre des artistes qui lui furent proches (Joan Miró, André Masson, Alberto Giacometti, Pablo Picasso, Wifredo Lam, Francis Bacon…), des objets et oeuvres d'art africains et antillais, ainsi qu’un riche corpus d’archives et documents originaux (manuscrits, livres, films et musique), il s’agit non seulement de rendre compte des multiples facettes de la figure de Leiris, de ses passions et de ses engagements, mais également de souligner le caractère novateur de son œuvre et la pertinence de sa pensée : Michel Leiris est devenu, dans le contexte de la mondialisation et des études postcoloniales, une référence contemporaine essentielle.

Influencé dès l’enfance par Raymond Roussel et se situant en marge du surréalisme, Leiris s’éloigne du mouvement pour rejoindre la revue dissidente Documents autour de Georges Bataille. La quête de sa propre identité s’associe à une soif de dépaysements et d’altérité. Il s’initie aux méthodes de la recherche ethnographique en participant, en tant qu’archiviste, à la première mission ethnographique française en Afrique, conduite par Marcel Griaule : la « mission Dakar-Djibouti » (1931-1933), au cours de laquelle il écrit L’Afrique fantôme, hybride de journal de terrain et de récit autobiographique. Après la guerre, il se rend aux Antilles en compagnie d’Alfred Métraux, qui lui fait découvrir les rites vaudou. Aficionado de corrida, il est tout autant passionné de jazz, d’opéra et de spectacle, qui sont pour lui des « terrains de vérité ». Devenu ethnographe professionnel, africaniste au Musée de l’Homme, il est à l’initiative du premier ouvrage sur la Création plastique de l’Afrique noire.

Son œuvre littéraire compte parmi les plus novateurs du siècle dernier : auteur de L’Âge d’homme et des quatre volumes de La Règle du Jeu, Michel Leiris a révolutionné le genre de l’autobiographie.

Poète explorateur passionné des jeux de langage, il revendique aussi pour la littérature une esthétique du risque (« De la littérature considérée comme une tauromachie »). Engagé dès les premières heures dans la lutte anticoloniale et antiraciste, devenu homme public et militant, il reste avant tout écrivain solitaire. Michel Leiris est inclassable : figure libre éminemment complexe et paradoxale, sa modernité s’impose aujourd’hui encore plus qu’hier.

Un catalogue coédité par le Centre Pompidou-Metz et les éditions Gallimard accompagne l’exposition.

Un colloque organisé en collaboration avec le musée du quai Branly se tiendra les 10 et 11 septembre 2015 à Metz et à Paris.

L’exposition Leiris & Co. est réalisée en partenariat avec le musée du quai Branly et la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.

Commissaires :
Agnès de la Beaumelle, conservateur en chef honoraire, Centre Pompidou
Marie-Laure Bernadac, conservateur général honoraire, musée du Louvre
Denis Hollier, professeur de littérature, département de français de la New York University

Conseiller scientifique : Jean Jamin, anthropologue et ethnologue, directeur d'études à l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales), exécuteur testamentaire de l’œuvre de Michel Leiris, éditeur de son Journal (Paris, Gallimard, 1992)

1901
Naissance de Julien Michel Leiris à Paris le 20 avril.

1912
Leiris voit les Impressions d’Afrique de Raymond Roussel.

1921
Tout en menant des études de chimie, Leiris fréquente le Paris des noctambules d’après-guerre. Il fait la connaissance de Max Jacob et d’Erik Satie.

1922-1923
Début de la rédaction du Journal et premiers essais poétiques sous la conduite de Max Jacob. Leiris fréquente l’atelier d’André Masson, rue Blomet. Il voit Parade de Picasso et Petrouchka, spectacles qu’il va considérer comme « cruciaux ». Il participe aux « Dimanches de Boulogne », chez Daniel-Henry Kahnweiler.

1924
Leiris se lie avec Georges Bataille et rejoint le groupe surréaliste. Il rencontre Picasso.

1925
Chargé par Antonin Artaud de la constitution d’un « Glossaire du merveilleux », il fait paraître dans la Révolution surréaliste ses premiers jeux de mots : « Glossaire, j’y serre mes gloses ». Il publie Simulacre, avec André Masson.

1926
Michel Leiris épouse Louise Godon, dite Zette, la belle-fille de Kahnweiler. Il assiste à sa première course de taureaux avec Picasso à Fréjus.

1927
Premier long voyage, en Égypte et en Grèce, où il écrit Aurora. Publication du Point cardinal.

1929
Rompant avec le surréalisme, Leiris entre à la revue Documents, dirigée par Georges Bataille, Georges-Henri Rivière et Carl Einstein. Il y publie ses premiers articles sur l’art (Giacometti, Miró, Picasso) et des articles où sont introduits des récits autobiographiques (« Une peinture d’Antoine Caron »). Il est bouleversé par la revue nègre des Blackbirds, et se passionne pour le jazz. En pleine crise personnelle, il entame une psychanalyse.

1930
Il écrit dans Documents « L’œil de l’ethnographe ». La découverte d’un diptyque de Cranach conservé au Musée de Dresde le conduit à écrire Lucrèce, Judith et Holopherne, première amorce de L’Âge d’homme.

1931-1933
Il accompagne en tant que secrétaire-archiviste la mission ethnographique Dakar-Djibouti dirigée par Marcel Griaule, au cours de laquelle il écrit L’Afrique fantôme. À son retour, chargé du département de l’Afrique noire au Musée d’ethnographie, il suit les cours de l’Institut d’ethnologie et opte pour le métier de muséographe.

1934
L'Afrique fantôme est publiée chez Gallimard et choque la communauté des ethnologues. Leiris reprend sa cure psychanalytique et entame la rédaction de L’Âge d’homme.

1935
À Valence, Leiris assiste à une corrida avec Rafaelillo, qui détermine une « afición » durable. Après le suicide de Roussel en 1933, il publie « Comment j’ai écrit certains de mes livres de Roussel ». Il rencontre Marcel Duchamp et Jacques Lacan.

1938
Parution de Miroir de la tauromachie et de Abanico para los toros. Leiris donne une conférence sur « Le sacré dans la vie quotidienne » au Collège de sociologie, dont il est un des cofondateurs avec Bataille et Roger Caillois. Mort de Colette Peignot, dont il publiera avec Bataille Le sacré et Histoire d’une petite fille. Il écrit L’homme sans honneur, amorce de La Règle du jeu.

1939
Publication de L'Âge d'homme chez Gallimard, et de Glossaire, j’y serre mes gloses. Leiris est mobilisé en Algérie à Beni-Ounif, où il lit Proust et Freud.

1941
De retour à Paris, il commence la rédaction de Biffures, premier tome de La Règle du jeu dont la rédaction va l’occuper jusqu’en 1976. Il collabore aux revues clandestines. Arrestation des membres du réseau du Musée de l’Homme.

1942
La police française arrête Deborah Lifchitz et la livre aux nazis. Leiris fait la connaissance de Jean-Paul Sartre.

1943
Leiris est nommé chargé de recherche au CNRS. Publication de Haut-Mal, recueil de poésies.

1944
Leiris fait partie du comité directeur des Temps modernes.

1945
Leiris participe à la Mission Lucas en Côte d’Ivoire et Gold Coast, portant sur les problématiques liées à la main-d’œuvre. Il écrit « De la littérature considérée comme une tauromachie », préface à la réédition de L’Âge d’homme (1946). Publication de Nuit sans nuit. Il fait la connaissance d’Aimé Césaire.

1946
Parution de Aurora, son roman poétique de l’époque surréaliste.

1947
Publication avec Georges Limbour de André Masson et son univers. Il participe à la création de la revue Présence africaine.

1948
Leiris prend la direction de la collection « L'Espèce humaine » chez Gallimard. Nouvelles missions ethnographiques en Martinique et Guadeloupe, à l’invitation d’Aimé Césaire, et en Haïti où il retrouve Alfred Métraux et étudie les rites vaudou. Publication de La langue secrète des dogons de Sanga.

1950-1951
Parution de « L’ethnographe devant le colonialisme » qui sera suivi de Race et civilisation (1955). Il écrit le texte du film La course de taureaux de Raoul Braunberger. Réédition de L’Afrique fantôme, ainsi que Pierres pour un Alberto Giacometti pour une exposition du sculpteur à la galerie Maeght.

1952
2e mission aux Antilles françaises. Leiris participeau Congrès de la paix à Vienne.

1954
Parution de « Picasso et la comédie humaine ou les avatars de Gros Pied », dans Verve.

1955
Parution de Fourbis, qui marque le début du succès auprès des critiques. Élu satrape au Collège de pataphysique, Leiris se rend en Chine avec la délégation de l’Association des amitiés franco-chinoises. Parution de Contacts de civilisation en Martinique et Guadeloupe et de Bagatelles végétales.

1957
Tentative de suicide. Giacometti se rend à son chevet et y réalise des dessins.

1958
Publication de La Possession et ses aspects théâtraux chez les éthiopiens de Gondar. Il assiste à plusieurs opéras de Puccini (Turandot, Manon Lescaut, Madame Butterfly).

1960
Il signe le « Manifeste des 121 » (droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie), à la suite de quoi il reçoit un blâme de la direction du CNRS.

1961
Parution de Vivantes cendres, innommées, poèmes de Leiris, gravures de Giacometti, et de Nuits sans nuit et quelques jours sans jour.

1964
Il écrit « Le peintre et son modèle », pour l’exposition de la galerie Leiris. Publication de Grande fuite de neige.

1965
Leiris fait la connaissance de Francis Bacon à l’occasion d’une rétrospective Giacometti à la Tate Gallery de Londres. Il voit La Tragédie du Roi Christophe d’Aimé Césaire au théâtre de l’Odéon. Il travaille à l’exposition Chefs-d’œuvre du Musée de l’Homme. Il assiste à sa dernière course de taureaux, à Barcelone.

1966
Parution de Brisées. Il participe au Festival mondial des arts nègres à Dakar. Publication de Fibrilles, 3e tome de La Règle du jeu.

1967
Il écrit une préface pour l’exposition Francis Bacon à la galerie Maeght. Publication, avec Jacqueline Delange, de Afrique Noire, la création plastique chez Gallimard (dédié à Aimé Césaire). Voyage à Cuba pour le xxiie Salon de mai. Il participe à la grande fresque Cuba Colectiva. Il rédige Titres et travaux pour postuler au grade de directeur de recherches au CNRS.

1968
Il participe au Congrès culturel des intellectuels de La Havane. Il s’engage dans le mouvement étudiant et conçoit l’exposition Passages à l’âge d’homme au Musée de l’Homme.

1969
Parution de Cinq études d’ethnologie. Leiris participe au premier Festival panafricain à Alger. Publication de Mots sans mémoire.

1970
Il soutien le Foyer des travailleurs Maliens. Parution de Wifredo Lam.

1971
Il préface le catalogue de l’exposition Francis Bacon au Grand Palais.

1976
Publication de Frêle Bruit, 4e et dernier tome de La Règle du jeu.

1979
Leiris participe à l’exposition Rites de la mort au Musée de l’Homme.

1980
Publication de Au verso des images, réunion de textes sur l’art. Leiris rédige une préface pour La musique et la transe de Gilbert Rouget. Il refuse le grand prix national des lettres.

1981
Parution du Ruban au cou d’Olympia.

1983
Donation de la collection Kahnweiler-Leiris au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne et au Musée de l’Homme.

1985
Parution de Langage Tangage ou Ce que les mots me disent.

1986
Leiris fonde avec Jean Jamin la revue Gradhiva.

1987
Publication d’Ondes, recueil poétique, et de Roussel l’ingénu.

1988
Parution de À cor et à cri. Décès de Louise Leiris. Leiris lègue ses manuscrits et sa bibliothèque à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, et le reste de sa fortune à Amnesty international, Fédération internationale des droits de l’homme et au MRAP.

1989
Publication d’Images de marque.

1990
Michel Leiris meurt le 30 septembre à Saint-Hilaire (Essonne).

1991
Parution du Journal, 1922-1989, édité par Jean Jamin (Gallimard).

Cette exposition pluridisciplinaire offre une lecture renouvelée de l’histoire artistique et intellectuelle du xxe siècle, allant de Raymond Roussel à Pablo Picasso, et passant par l’Afrique, les Antilles, l’Espagne, Cuba et la Chine. Elle permet ainsi de tisser de façon poétique des liens inédits entre écriture et peinture, jazz et opéra, transe et tauromachie, vaudou et rites de possession éthiopiens, la quête de soi et celle de l’autre.

Le parcours alterne entre déroulé chronologique et carrefours thématiques, faisant dialoguer sujets et disciplines avec des questionnements actuels, portés par des artistes contemporains (Mathieu K. Abonnenc, Jean-Michel Alberola, Kader Attia, Miquel Barceló, Marcel Miracle et Camille Henrot).

1. THÉÂTRE DE L’ENFANCE

Objets « fétiches », jeux et livres de l’enfance et des années de formation, spectacles « cruciaux » de tous ordres – opéras du répertoire tragique, films (L’Homme à la tête en caoutchouc de Georges Méliès), pièces de théâtre populaire ou d’avant-garde (Parade, Petrouchka) –, ont façonné la mythologie personnelle de Michel Leiris. Ce « fourbi » hétéroclite, présenté ici comme un premier autoportrait emblématique, sera érigé par Leiris au rang de « sacré ». Devenu réservoir d’images mémorielles, il sera placé au coeur de son oeuvre autobiographique dans L’Âge d’homme et La Règle du jeu. Magie du quotidien, prestige de l’aventure et de l’art – et de l’artiste en saltimbanque –, goût de l’exotisme : les figures familières de la cantatrice Claire Friché et de Raymond Roussel – le voyageur, le chanteur, l’écrivain à secrets dont les Impressions d’Afrique fascinent Leiris en 1912 – dominent ces premières années vécues sous le signe du merveilleux théâtral.

2. EN MARGE DU SURRÉALISME

Telle est, en 1922, l’aspiration de Leiris, sous l’égide de Max Jacob. Vivre en poète aux côtés de peintres et d'écrivains, dans l’atelier d’André Masson, rue Blomet, et chez le marchand des cubistes Daniel-Henry Kahnweiler à Boulogne, avant de rejoindre, fin 1924, le groupe surréaliste. Joan Miró, Roland Tual, Marcel Jouhandeau, Georges Limbour, Armand Salacrou, Robert Desnos, Juan Gris, élie Lascaux et bientôt (mais en marge) Georges Bataille, constituent, avec Masson, ses « mentors », sa première communauté : la nécessité de l’art et d’un dialogue avec les artistes s’impose à lui une fois pour toutes. Leiris passe de la chimie, dont il interrompt les études, à l’alchimie du verbe : à travers son goût « frénétique » pour l’ésotérique et le mythique, nourri auprès de Masson dont l’univers minéral et viscéral le fascine, c’est à l’imaginaire le plus lyrique – domaine de son simulacre Damoclès Siriel qui hante son roman Aurora – et au merveilleux du rêve et du langage que Leiris se soumet. À l'instar de Miró, sa quête est celle d’une langue libérée, polysémique, où signe, son et sens entrent en résonance poétique. Il en interroge le pouvoir oraculaire dans Glossaire, j’y serre mes gloses (1925) avant de développer une passion durable pour les jeux de mots. « Lancer les dés des mots » : voilà le geste moteur du futur écrivain de La Règle du jeu.

3. JAZZ

Moyen d’évasion, de transgression et de communion par excellence, le jazz, musique afroaméricaine, et, avec lui, la danse et la transe, répondent dès les années 1920 à la fascination de Leiris pour l’exotisme et pour une primitivité ambiguë, pour l’érotisme déchainé. Au-delà du mythe, présent dès l'enfance, d’un Éden de couleur qui le conduira en Afrique, s’y inscrit l’intérêt du futur ethnologue pour les créations hybrides et pour les rites de possession. Avec Georges-Henri Rivière, amateur de jazz devenu muséographe, l’écrivain Georges Bataille, le musicologue André Schaeffner, férus, comme lui, de talkies et de spectacles musicaux afroaméricains (la revue des Lew Leslie’s Blackbirds à Paris en 1929 les enthousiasme), Leiris veut pulvériser les modèles culturels occidentaux au sein de la revue Documents (1929- 1930), cette « machine de guerre contre les idées reçues » et le bon goût. Prestige absolu de la musique, de la danse et du « style » : Fred Astaire, le dandy aux multiples vestiaires du film The Gay Divorcee, va devenir pour Leiris le modèle de l’artiste-poète.

4. DOCUMENTS

Après sa rupture en 1929 avec le surréalisme, Leiris traverse une grave crise personnelle. Il partage avec Georges Bataille, Carl Einstein et Georges-Henri Rivière, les directeurs de la revue Documents à laquelle il collabore en 1929-1930, les objectifs d’une table-rase résolument iconoclaste et bas-matérialiste, sous l’emblème de l’« informe ». Leiris s'associe à la critique des valeurs occidentales, au rejet de l’esthétisme au profit d’un humanisme « à rebours » – un humanisme d’un réel absolu, choquant, celui des « bas-fonds de la raison culturelle » –, en contribuant avec les mots « crachat », « débâcle », « liquéfaction », « viscère », « massacre », « méduse », et avec des articles provocateurs (« L’homme et son intérieur », « Une peinture d’Antoine Caron», « Le Caput Mortuum »...), où surgissent des souvenirs d’enfance et des contes. Il livre dans Documents ses premiers essais sur Miró, Giacometti, Picasso, Arp, dont les œuvres sont des « documents » sur cette « ancestralité sauvage », pleinement humaine, au retour de laquelle il aspire, comme à un nouveau fétichisme et à un sacré. Son approche, déjà anthropologique, est d'emblée subjective dans « L’œil de l’ethnographe », qu’il place sous le signe de Raymond Roussel, la veille de son départ pour l’Afrique avec la mission Dakar-Djibouti en mai 1931.

5. L’AFRIQUE FANTÔME

Leiris participe, comme secrétaire-archiviste, à la mission Dakar-Djibouti (1931-33), conduite par Marcel Griaule, une des premières grandes missions ethnographiques françaises, destinée à rapporter des « documents » sur les cultures africaines et à enrichir les collections d’objets du musée d’ethnographie du Trocadéro. Il se familiarise avec les méthodes de l’enquête : carnets de route, fiches, inventaires dont, devenu autobiographe, il reprendra la pratique. En parallèle de cet apprentissage, il écrit L’Afrique fantôme, journal de terrain et journal intime. Il note tout : ses exaltations, ses désillusions, ses entraves d’Européen, ses rêves, le menu quotidien. Il livre les faits : les ambiguïtés du travail scientifique de la mission, les dérapages de la colonisation, les pratiques prédatrices et sacrilèges de l’équipe, l’impossible communication avec l’autre, l’indigène. Il fait le constat d’une Afrique « fantôme », impénétrable, revendique une totale subjectivité pour atteindre l’objectivité : L’Afrique fantôme, dès sa publication en 1934, ne manque pas de choquer la communauté des ethnologues, mais confère à Leiris le statut d’écrivain. Avant l’ethnologue qui étudiera la théâtralité des rites et des fêtes, c’est le poète en quête de sacré et de secret qui, pendant la mission, est sur le terrain.

JUIN-DÉCEMBRE 1931, EN PAYS BAMBARA ET DOGON
Tout en participant au « butin » de la mission, l’apprenti ethnologue qu’est Leiris enquête sur les sociétés d’enfants, les rites de circoncision et d’initiation, les fêtes funéraires (danses des masques) et la langue secrète de la société des hommes.

JUILLET-DÉCEMBRE 1932
S’il prend part au sauvetage des peintures des églises de Gondar et à la récolte des manuscrits et rouleaux magiques, Leiris étudie avec passion, avec l’aide de son informateur Abba Jérôme, les rites de possession (sacrifices, transes, chants, poèmes) par les génies zar dans une société d’adeptes femmes regroupées autour de la guérisseuse Malkam Ayyahou

6. L’ÂGE D’HOMME

L’Âge d’homme est un livre mosaïque composé par Leiris en plusieurs morceaux, un montage de souvenirs d’enfance et de jeunesse dont le déclencheur a été la rencontre d’une reproduction du diptyque de Cranach représentant, côte à côte, les deux femmes illustres de la tradition humaniste : Lucrèce, qui se suicide pour dénoncer publiquement le viol par son beau-frère dont elle a été victime durant l’absence de son mari, et Judith qui décapite Holopherne. Ce double tableau cristallise en lui les constructions fantasmatiques d’une sorte de complexe d’Holopherne que la psychanalyse qu’il suit depuis plus d’un an a fait émerger.
Leiris écrit un premier texte, dans la précipitation, à la veille du départ de la mission Dakar-Djibouti. Il le reprend à son retour après la publication de L’Afrique fantôme. Ce premier essai doit au contexte psychanalytique dans lequel il a été écrit la logique cathartique d’une liquidation. Le titre a valeur d’antiphrase, indicateur du rapport « moïséen » à la terre promise d’un « âge d’homme » que Leiris n’aura jamais le sentiment d’atteindre.

7. MIROIR DE LA TAUROMACHIE

En 1926, Leiris voit sa première corrida à Fréjus avec Picasso. Malgré la désastreuse « tuerie », il est marqué à vie par ce « spectacle révélateur » dont il donne un compte rendu exalté dans Grande fuite de neige. Son afición se confirme lorsqu'il voit toréer Rafaelillo à Valence en 1935, alors qu'il séjourne en Espagne, à Tossa de Mar, chez les Masson. Il écrit alors trois textes sur l’art tauromachique : Tauromachies (1937), Abanico para los toros (1938), et surtout Miroir de la tauromachie (1938), un essai théorique et poétique qui résume sa conception de la corrida. Elle est pour lui métaphore de l’art et de l’amour, mais aussi lieu géométrique de la tangence, du gauchissement, qui introduit le concept de la fêlure, critère absolu de la beauté. Cette cérémonie sacrificielle ritualisée entre l’homme et l’animal est une tragédie réelle, puisqu’il y a danger et mise à mort. Leiris partage cette passion, qui le tient jusqu’en 1962, avec ses amis peintres : André Masson, qui illustre ses ouvrages, et Pablo Picasso, dont l’œuvre est traversée par ce thème. L’hispanophilie des intellectuels des années 1930 – divisée par le désaveu de la corrida par les milieux de gauche – va ensuite s’orienter vers le soutien à la république espagnole et la dénonciation du fascisme (Guernica, Numance).

8. LE SACRÉ

Georges Bataille et sa compagne Colette Peignot (dite Laure) participent de ce goût pour l’érotisme, la mort et le sacré. Leiris écrit pour une conférence au Collège de sociologie Le Sacré dans la vie quotidienne, qui recense ses souvenirs d’enfance ayant valeur mythique. Très atteints par la mort de Laure, en 1938, Michel Leiris et Georges Bataille éditeront ses écrits : Le Sacré et Histoire d’une petite fille.

DUCHAMP/ROUSSEL
Pendant les années qui vont suivre la rédaction de L’Âge d’homme, deux lectures sont déterminantes pour Michel Leiris. Les textes posthumes de Raymond Roussel, réunis dans Comment j’ai écrit certains de mes livres, à l’édition desquels il veille, le conduisent à la substitution des jeux de mots à l’écriture automatique comme technique d’inspiration. Et La Boîte verte (La Mariée mise à nue par ses célibataires, même) de Marcel Duchamp – lui aussi admirateur de Roussel de longue date – lui fait découvrir une dimension autobiographique du ready-made : « à la limite, il ne manquerait plus à l’auteur que de s’exposer après s’être signé lui-même, renouvelant sur sa propre personne ce qu’il a déjà fait avec des objets manufacturés ».

9. LA RÈGLE DU JEU

Après sa démobilisation, au lendemain de la défaite et de l’armistice de 1940, Leiris se lance dans la rédaction de ce qui deviendra La Règle du jeu. Elle comptera parmi les « exercices du silence » auxquels s’astreindront les écrivains qui refusent de publier sous le patronage du régime de Vichy et dans les conditions imposées par l’occupant. Il n’envisagera sérieusement la possibilité de le publier qu’à la Libération et reformulera à cette occasion son projet. Au départ, il s’agit de l’exploration de souvenirs d’enfance qu'il a peur que le temps fasse disparaître. Aussi, parallèlement, se constitue-t-il un fichier, une sorte de compte d’épargne mémoriel qu’il continuera à alimenter pendant toute la durée de sa rédaction. Au moment de la publication du premier volume, il proposera comme un fil virtuel l’hypothèse, ou le « truc », de la recherche d’une « règle du jeu » qu’il maintiendra jusqu’au quatrième volume, paru presque trente ans plus tard.

Biffures (1948), initialement intitulé Bifurs, associe les idées de biffer et de bifurquer. Au départ, résurrection d’un lexique de mots mal identifiés par l’enfant qu’il avait été, le livre prend une nouvelle direction, moins linguistique, après que le bombardement par l’aviation anglaise des usines Renault à Boulogne-Billancourt oblige Leiris et sa femme à déménager au 53 bis, quai des Grands-Augustins, à Paris. Le dernier chapitre, « Tambour-trompette » retrace la genèse et l’évolution du projet de La Règle du jeu et annonce un second volume, Fourbis.

Fourbis (1955) est le volume de La Règle du jeu qui recevra l’accueil le plus enthousiaste qui vaudra à Leiris le Prix des critiques. Les deux missions récentes qui l’ont conduit à séjourner aux Antilles françaises et francophones, ainsi que le séjour passé aux confins du Sahara pendant la drôle de guerre y occupent une place importante. Les pages sélectionnées sont extraites du manuscrit du dernier chapitre, « Vois ! déjà l’ange…», dans lesquelles Leris évoque les quelques jours et nuits de la liaison qu’il a eue avec Khadija, la prostituée algérienne lorsque, pendant la « drôle de guerre » (septembre 1939-mars 1940), il était mobilisé dans le Sud algérien.

Leiris, qui préfère ne pas être à Paris lorsque ses livres sont publiés, participe à un voyage en Chine quand Fourbis paraît. Au cours de la rédaction de Fibrilles (1966), une crise sentimentale le conduira à une tentative de suicide ; les pages exposées évoquent les temples de la montagne de l’Ouest, visitées au cours de son voyage.

Frêle bruit (1976) est composé de fragments discontinus. Ce dernier volume de La Règle du jeu est rédigé sur le fond des espoirs et des doutes qui ont accompagné les deux voyages de Leiris à Cuba, ainsi que des évènements du mai 1968 parisien qui ont suivi. La première séquence du livre décrit une scène sanglante de la libération de Paris, à laquelle il assiste, en août 1944, de la fenêtre de son appartement du quai des Grands Augustins.

10. LE TEMPS DE LA GUERRE 

Pendant la « drôle de guerre », Michel Leiris est affecté comme « ouvrier chimiste d’artillerie » dans le désert algérien. Il rencontre Khadija, jeune prostituée exerçant à Beni-Ounif et élèvera cette aventure au niveau d’un récit mythique dans « Vois ! déjà l’ange… » de Fourbis. Ce séjour dans le Sud oranais donne naissance à un recueil poétique, La Rose du désert (1939-1940), publié en 1942 dans Exercice du Silence. Il passe ensuite le temps de l’occupation entre Paris et Saint-Léonard de Noblat, où sont réfugiés les Kahnweiler. C’est pour lui l’occasion du retrait dans l’écriture ; il commence en 1940 le premier tome (Biffures) de ce qui deviendra La Règle du Jeu. Mais il ne publie que dans des revues clandestines (Messages, Lettres françaises, L’éternelle revue). La question de l’engagement réel de l’écrivain et du risque se pose alors pour lui de façon cruciale. L’arrestation des membres du réseau de résistance du Musée de l’Homme et de sa collègue et amie Deborah Lifchitz, réfugiée chez lui, le marque profondément. La rencontre avec Jean-Paul Sartre – pour lequel il rend compte de la pièce de théâtre Les Mouches – accélère sa prise de conscience politique et conduit, après la guerre, à sa collaboration régulière aux Temps modernes. Pour échapper à la pesante atmosphère de l’Occupation, les artistes et intellectuels de l’époque se réunissent dans l’appartement des Grands Augustins pour la lecture du Désir attrapé par la queue, pièce de théâtre écrite par Picasso (1944).

11. CARREFOUR DES CIVILISATIONS

Sur l’invitation d’Aimé Césaire, Michel Leiris effectue deux missions en 1948 une première mission en Guadeloupe et en Martinique, pour étudier l’héritage africain dans le folklore antillais. Il se rend également en Haïti avec Alfred Metraux, qui lui sert de guide dans les cérémonies vaudou, au cours desquelles il retrouve son intérêt ancien pour les « rituels de possession » qu’il définit comme un « théâtre vécu ». Il y prononce trois conférences : « Message de l’Afrique », « Sculpture africaine » et « Antilles et poésie des carrefours ». En 1952, l’Unesco le charge d’une enquête sur les relations interraciales. Le résultat de ses recherches, relevant d’une autre forme d’ethnographie, est publié dans Contacts de civilisations en Martinique et en Guadeloupe, 1955. La découverte de la société métissée des Antilles, et la dénonciation du racisme et de l’exploitation – qui animent également Édouard Glissant, Frantz Fanon –, le conduisent à participer étroitement à la création de la revue Présence Africaine, fondée en 1949 par Alioune Diop. Son engagement militant pour la cause antillaise le conduira à intervenir activement en témoignant dans deux procès intentés contre de jeunes Martiniquais (1951) et Guadeloupéens (1968).

CHINE
 L’engagement de Michel Leiris pour les utopies révolutionnaires et son désir de voyage le poussent à visiter la « Chine nouvelle », en 1955, avec la délégation de l’Association des amitiés franco-chinoises, qui comprend entre autres Chris Marker, Armand Gatti, Jean Lurçat, René Dumont, Paul Ricoeur… Le récit de ce voyage est au cœur de Fibrilles : « De tous les tours que j’ai faits, c’est celui-là, sans doute, qui m’a donné le plus de contentement. Mais pourquoi, s’il m’a comblé à ce point, est-ce celui-là aussi qui, au retour, m’aura probablement laissé le plus désemparé ? ». Le Journal de Chine, qui relate avec force détails réalistes, la découverte d’un Orient moderne, bien loin de l’exotisme africain ou antillais, sera publié après sa mort.

CUBA
En 1967, Michel Leiris est invité à La Havane à l’occasion du xxiie Salon de mai, au cours duquel il participe à l'immense fresque de Cuba Collectiva, en écrivant, dans la case qui lui était attribuée : « Amitié à Cuba, la rose des tropiques et de la Révolution ». Il y retourne en 1968 pour le Congrès des intellectuels du monde entier, à l’organisation duquel il participe activement, à la demande de Carlos Franqui, en dressant la liste des écrivains à inviter. Il y retrouve aussi son ami, le peintre cubain Wifredo Lam, qu’il a rencontré en 1939 par l’intermédiaire de Picasso, et dont l’œuvre syncrétique fait le lien entre l’Afrique et les Antilles. Au cours de ce voyage, il écrit le poème « Écumes de la Havane ».

12. PIERRES POUR GIACOMETTI

Complicité de créateur à créateur entre le sculpteur des effigies rongées de l’après-guerre et l’écrivain de Biffures et de Fourbis, qui rêve de « ramasser sa vie en un seul bloc solide » : modelant, en autant de stèles verbales, des Pierres pour un Alberto Giacometti, Leiris médite de plain-pied l’œuvre sculpté de son ami. Même hantise de la pétrification ou de la liquéfaction : « donner une consistance à ce qu’il y a d’insaisissable et de fugace dans n’importe quel fait… laisser en suspens ». Même montage de résidus, même quête de la présence humaine – cet inconnu merveilleux –, même lutte pour saisir le réel entre mort et vif. Même volonté de marquer l’œuvre, l’un de l’empreinte de sa main, l’autre du grain de sa voix, et de rendre compte de sa vision, dans le face-à-face avec soi ou avec autrui.
Le dialogue entre eux sera, jusqu’au bout, fraternel, en miroir : Giacometti est dans le bureau de Leiris au lendemain de sa tentative de suicide en 1957, pour y réaliser des portraits (Vivantes cendres, innommées) ; Leiris, en retour, sera en 1972, après la mort du sculpteur, dans l’atelier de la rue Hippolyte Maindron, pour organiser la sauvegarde des traces de la main à l’oeuvre.

13. ARTS ET MÉTIERS DE MICHEL LEIRIS : ÉCRIVAIN-POÈTE, ÉCRIVAIN D'ART, ETHNOLOGUE

Michel Leiris mène de front ces trois « métiers » : poète, écrivain d’art et ethnographe, partageant son emploi du temps et ses lieux d’écriture entre la chambre des Grands Augustins et le bureau du Trocadéro. Africaniste au Musée de l’Homme de 1938 à 1984, il conçoit des expositions pionnières (Passages à l’âge d’homme, 1968), affiche des prises de position engagées et se consacre à un ouvrage essentiel sur l'art africain. Parallèlement, il multiplie textes et préfaces, en particulier pour les expositions de la galerie Louise Leiris, sur ses amis artistes : Masson, Picasso, Miró, Giacometti, Bacon, mais aussi Wifredo Lam, Fernand Léger, Henri Laurens, Josef Sima, Élie Lascaux, etc. Ses activités essentielles demeurent la poésie et la littérature : après La Règle du jeu, il écrit des textes qui trouvent leur source dans le regard permanent qu’il porte sur la peinture (Le ruban de cou d’Olympia), sa passion toujours vive pour le langage (Langage Tangage) et son regain d’intérêt pour la voix (À cor et à cri).

MICHEL LEIRIS ETHNOGRAPHE
Dès son retour de la mission en 1933, Michel Leiris suit les cours de Marcel Mauss, à l’Institut d’ethnologie, et passe ses diplômes en vue d’embrasser, dès 1934, un véritable métier : ethnographe africaniste, au département d’Afrique noire du musée du Trocadéro, puis au Musée de l’Homme, inauguré en 1938. Il y exerce ses fonctions jusqu’en 1984, participant à la rédaction du guide et des catalogues et contribuant à l’acquisition d’œuvres. Son travail d’ethnographe se traduit par la publication de travaux scientifiques, dont Afrique noire, la création plastique, premier ouvrage qui reconnaisse le sentiment esthétique de l’art africain. Il assume la position complexe de l’ethnologue dans deux textes essentiels : « L’ethnographe devant le colonialisme », 1950 et Race et Civilisation, 1951.
Son engagement militant et ses amitiés africaines l’incitent à effectuer diverses missions : en Côte d’Ivoire en 1945 pour étudier les problèmes de la main-d’oeuvre, dans le cadre de la mission Lucas organisée par Jean Dresch ; en Algérie en 1948, où il est invité par le Centre culturel de Sidi-Madani, avec Henri Calet, Francis Ponge et Eugène de Kermadec… Puis en 1962, il assiste aux Rencontres de Bouaké (Côte d’Ivoire), pour un colloque sur les religions africaines traditionnelles. Enfin, il participe activement au 1er Festival mondial des arts nègres, organisé à Dakar en 1966 sous le patronage de Léopold Sedar Senghor.

14. LA PEINTURE COMME MODÈLE

PICASSO : UN « GÉNIE SANS PIÉDESTAL »
Michel Leiris a consacré, de 1930 à 1989, une vingtaine de textes à Picasso, ce « génie sans piédestal ». Ces derniers constituent le témoignage d’une amitié renforcée par le lien avec la galerie Louise Leiris, d’une complicité tauromachique et d’une adhésion aux caractéristiques essentielles de l’œuvre du peintre : l’humour, le tragicomique, l’attachement à l’humain et au réalisme, le caractère autobiographique de l'art, qui se manifeste dans le thème majeur du « peintre et son modèle » devenu quasiment « un genre en soi ». Dans le texte de 1954, « Picasso et la comédie humaine ou les avatars de Gros pied », Leiris évoque les relations ambiguës entre fiction et réalité, entre l’art et la vie, ainsi que la question du vieillissement et de la mort qui n’épargnent pas l’artiste, aussi génial soit-il. À force de peindre l’acte de peindre, Picasso prend la peinture comme modèle ; ces recréations des chefs-d’œuvre du passé plaisent particulièrement à Michel Leiris qui écrit sur Les Ménines d’après Vélasquez de Picasso.
Une série de portraits de l’écrivain, ainsi que des oeuvres venant de sa collection (La Pisseuse, 1965, La Petite fille à la corde, 1950) rendent compte de cette longue et fidèle complicité.

BACON : LA VÉRITÉ CRIANTE
Découvert à Londres en 1965, Bacon devient un grand ami de Michel Leiris, qui est fasciné autant par la fureur de vivre, la lucidité de l’homme, que par sa peinture dont il devient un des premiers et meilleurs critiques : elle lui offre une réponse magistrale à sa recherche d’une « vérité criante », dont il fait désormais le critère absolu de l’œuvre d’art, et l’enjeu de sa quête d’écrivain. L’auteur d’À cor et à cri et du Ruban au cou d’Olympia est happé par le « cri à vif » qu’est le geste du peintre mû par la rage de capter le réel le plus nu, de fixer le charnel le plus cru. Les miroirs entre ces deux créateurs pourtant si opposés sont multiples : tous deux au centre de leurs œuvres, le peintre comme voyeur, acteur d’une mise à nu convulsée et théâtralisée, et l’écrivain comme observateur d’un moi indéfiniment déchiffré et recomposé – et torturé, comme le sont ses portraits peints par Bacon. Un même constat – d’une corde raide, circulaire, tendue jusqu’à la mort – les réunit. Ce qui saisit Leiris est l’acte-même du surgissement sur la toile d’une double présence – celle du corps humain et celle de la main qui le peint –, et la figuration hic et nunc de « cruautés sans âge » : un tragique, un sacré.

15. OPÉRRATIQUES

À la passion pour la corrida, succède celle pour l’opéra, autre espace théâtral où se joue la tragédie de la vie, de l’amour et de la mort, et dans lequel Michel Leiris retrouve les figures héroïques féminines qui l’obsèdent. « En dehors de Turandot, je ne vois pas d’œuvre lyrique où les personnages de Judith (Turandot) et de Lucrèce (Liu) soient simultanément mis en scène ». Amoureux du bel canto et des opéras italiens de Verdi et de Puccini (Turandot, La Fille du Far West, Paillase, Tosca...), il note ses impressions et souvenirs, qui seront publiés à titre posthume dans Opérratiques, 1992. La musique, ou plutôt le spectacle, qu’il admirait tant enfant, l’accompagne ainsi jusqu’à la fin de sa vie.

16. LEIRIS « FANTÔME »

La présence-fantôme de Michel Leiris est évoquée par une suite de photographies de lui-même à divers âges de la vie, et par sa voix, issue d’une des rares interviews qu’il accorda en 1968 à Paule Chavasse. À ce portrait visuel et sonore répond la liste écrite de ses derniers autoportraits tragi-comiques en forme d’« Images de marque ». L'œuvre de Leiris trouve aujourd’hui une résonance aussi bien dans le champ de la littérature que dans celui de l’art et de l’anthropologie. Nombre d’artistes contemporains se réclament de lui. Chacun à leur manière, ils tentent, soit de tracer un impossible portrait de l’homme et de son œuvre (Jean-Michel Alberola, Camille Henrot), soit d’illustrer ses poèmes (Marcel Miracle), soit de rendre hommage à sa vision pionnière de l’ethnographie qui annonce les études postcoloniales (Miquel Barceló, Mathieu Abonnenc, Kader Attia).

LA PROGRAMMATION CULTURELLE AUTOUR DE L'EXPOSITION

Mercredi 29 avril 2015 à 15:30
Lecture
DENIS PODALYDÈS LIT MICHEL LEIRIS
DENIS PODALYDÈS, COMÉDIEN
Le comédien et metteur en scène Denis Podalydès, également écrivain, régale son auditoire d'une lecture des textes de Michel Leiris, extraits de Miroir de la tauromachie et La Règle du jeu.
AUDITORIUM WENDEL
60' - Tarif : 10€ / 5€

Dimanche 31 mai 2015 de 10:00 à 19:00
Cinéma
CINÉMA PERMANENT
LE PEUPLE QUI MANQUE, ALIOCHA IMHOFF & QUANTUTA QUIROS, ANTHROPOLOGUES
Sous la forme d'un « cinéma permanent », la plateforme curatoriale le peuple qui manque présente une programmation de films dédiée au « tournant ethnographique de l'art », selon la formule consacrée par le théoricien de l'art Hal Foster (1995), poursuivant le travail précurseur de Michel Leiris entre poésie, art et ethnographie.
Sur une proposition de Mathieu K. Abonnenc.
AUDITORIUM WENDEL
En continu – Entrée libre sur présentation d'un billet d'entrée aux expositions

Dimanche 31 mai 2015 à 10:30 et 11:45
Un dimanche, une œuvre
L'AFRIQUE FANTÔME
FRANCIS KOCHERT, JOURNALISTE GRAND REPORTER
GALERIE 3
45' - Entrée libre sur présentation d'un billet d'entrée aux expositions

Dimanche 31 mai 2015 à 15:00
Danse
ÉCRAN SOMNANBULE
LATIFA LAÂBISSI, CHORÉGRAPHE
À l'origine, il y a une partition, celle de La Danse de la sorcière, célèbre chorégraphie de Mary Wigman (1914). Cette pièce qui a marqué l'avènement de la danse moderne nécessite une énergie électrique, un engagement total de l'être. « Sans extase, pas de danse », assénait Mary Wigman à ses élèves. Avec lenteur et minutie, Latifa Laâbissi se saisit de cette partition, la rejoue. Mais à son rythme : elle la dérègle. Elle tord la chorégraphie originelle, l'étire jusqu'à révéler la construction de chaque mouvement. Réinterprétée, avec ses mouvements tendus à l'extrême et désarticulés, La Danse de la sorcière dévoile un nouveau visage, toujours grimaçant, repoussant et fascinant.
À partir du film Mary Wigman tanzt (1930), extrait « La danse de la sorcière », (« Hexentanz », 1926)
Conception : Latifa Laâbissi
Conception costume : Nadia Lauro
Lumière : Yannick Fouassier
Création son : Olivier Renouf d’après l’interprétation instrumentale de Henri-Bertrand Lesguillier (d’après la musique de H. Hasting et W. Goetze)
Production : Figure Project
Coproduction : CCN de Franche-Comté à Belfort
Avec le soutien de La Passerelle, Scène Nationale de Saint-Brieuc
Prêt de studio : Musée de la Danse / CCNRB (Rennes), La Ménagerie de Verre dans le cadre des Studiolab
Sur une proposition de Mathieu K. Abonnenc.
STUDIO
32' – Tarif : 5€

Jeudi 16 juillet 2015 à 22:00
Cinéma
TABOU
FRIEDRICH W. MURNAU ET ROBERT FLAHERTY
Bora-Bora, une île enchanteresse dans le paradis tropical. Matahi, pêcheur de perles, aime passionnément la belle Reri. Alors qu'il va se déclarer, Hitu, prêtre et véritable chef de la tribu, réclame Reri, et la consacre à devenir gardienne du temple des Dieux. Désormais, elle est tabou… Le couple parvient à s'enfuir, mais le veto sacré lancé contre eux les empêchera systématiquement de réussir dans leur fuite…
En collaboration avec The Bloggers Cinema Club.
PARVIS DU CENTRE POMPIDOU-METZ
84' – Entrée libre

Jeudi 10 et vendredi 11 septembre 2015
Colloque Paris-Metz
COLLOQUE MICHEL LEIRIS
Objet et sujet d’une grande exposition au Centre Pompidou-Metz, Michel Leiris (1901-1990), écrivain, critique d’art et ethnographe a été une figure clé de l’anthropologie française naissante. Spécialiste, notamment, des créations plastiques africaines, des secrets initiatiques et des cultes de possession, il fut un des premiers porte-parole des mouvements antiracistes et anticolonialistes. Tout à la fois poète, écrivain et critique d’art, il participa à l’écriture de la modernité artistique, par l’originalité de son œuvre autobiographique et par son engagement, de même que son amitié avec les plus grands peintres de son temps – Miró, Masson, Giacometti, Picasso, Lam, Bacon…
Le colloque proposé, qui, tout comme l’exposition, entend aborder l’homme, l’œuvre et la pensée de Leiris dans leur contenu et leur contexte, se déroule sur deux jours : une journée au musée du quai Branly à Paris puis une journée au Centre Pompidou-Metz.

JEUDI 10 SEPTEMBRE 2015
ANTHROPOLOGIE & CO.
AU MUSÉE DU QUAI BRANLY
Accès libre dans la limite des places disponibles
Musée du quai Branly
37, quai Branly
75007 Paris
Tél. : 01 56 61 70 00

VENDREDI 11 SEPTEMBRE 2015
À PARTIR DE 10:30
MUSIQUE, ART ET LITTÉRATURE
AU CENTRE POMPIDOU-METZ
AUDITORIUM WENDEL
Entrée libre

Logo Wendel

 

Avec le soutien de

Mécènes de l'exposition Leiris & Co

Logo Applicat - Prazan

En partenariat média avec :

Partenaires média de l'exposition Leiris & Co